Article et Photos : Laurent Scavone
« Je suis la lumière du monde ; celui qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres, mais il aura la lumière de la vie. »
— Jean 8 : 12
Tel aurait pu être gravé sur la pierre du Phare, cette église de Tourcoing bâtie en 1894, désacralisée depuis, mais miraculeusement rallumée par Silvany Hoarau, Compagnon du Devoir et faiseur de lieux saints.
Le Phare, c’est un vaisseau de lumière, un bâtiment sauvé des ténèbres, où les vitraux ont laissé place aux spots et aux néons, où les fidèles ne s’agenouillent plus devant un autel, mais devant des réservoirs polis et des cadres en acier. Depuis le 31 octobre, on y célébrait Rodando, une exposition pas comme les autres, montée par ceux qui prêchent l’amour de la bécane, sans dogme ni hiérarchie. Ici, toutes les chapelles sont les bienvenues : chopper, café racer, scrambler, flat ou japonaise. On ne juge pas, on vibre.
Et le miracle, c’est que c’était gratuit. Oui, gratuit. Généreux. Divin, pourrait-on dire.Tout est parti d’un café.
Dana, le régisseur du lieu — Chevelure longue et grise, look de Gandalf prophète rock — allait boire chaque matin son petit noir au Petit Quinquin, le rade d’Alexandre Rouvrois, qu’on ne présente plus : collectionneur hétéroclite, faiseur d’événements, type qu’on aime avoir dans son carnet et encore plus dans sa vie. Alex, c’est un psaume de générosité à lui tout seul. Il prête ses motos, partage ses histoires, rit fort et pense simple : “une moto, c’est fait pour rouler et pour relier.”Un matin, Dana lui glisse entre deux gorgées :— “Viens boire ton café au Phare, tu verras, on y verra la lumière de la vie. ”Alex y va. Il regarde autour, respire, imagine.— “J’aimerais y exposer mes bécanes, faire une soirée pour les potes, juste pour le fun, histoire de boire un verre entouré de belles machines.”
— “Alléluia mec. Sois le bienvenu. « Amen" tes potes et tes meules.”Je ne sais pas si Dana a vraiment dit ça. Mais j’aime à le croire. Les apôtres ne se sont pas fait prier :
Sœur Alizée Viart, artiste tatoueuse, a donné au lieu ses couleurs mexicaines et trouvé son blaze : Rodando.
Frère Charles de Saul Motorcycle, préparateur et restaurateur de motos anciennes, est venu prêter main forte et ramener de la diversité — et son vieux Bedford, martyr mécanique qui faillit finir sa mission sur une mauvaise bordure. Mais bon, celui qui marche vers le Phare ne marche jamais dans les ténèbres.Rodando, c’était la messe des copains.
Pas d’eau bénite, mais de la Carmélite.
Pas d’encens, mais de l’huile chaude.
Et à la place des cantiques, un DJ inspiré qui envoyait des miracles à 33 tours.Et puis il y avait cette atmosphère qu’on ne retrouve que dans les bons rassemblements : ce côté réconfortant de voir toujours les mêmes.
Ceux qu’on aime voir et revoir, ceux avec qui on a roulé parce que c’était organisé, et ceux avec qui on a roulé simplement parce qu’on allait au même endroit.
Ceux avec qui on a partagé des kilomètres sans dire un mot, juste à sentir le vent et la route sous les pneus.
Oui, toujours les mêmes. Et c’est une bonne chose.
Comme le dimanche matin, quand on prie ensemble pour les mêmes choses : le plaisir de rouler, la sensation de liberté, la fraternité simple.
Un verre dans une main, un casque dans l’autre.Rodando, c’était tout ça.
Un événement gratuit, sincère, ouvert à toutes les croyances motardes.
Un lieu pour célébrer, partager, se reconnaître, sans prétention, sans code vestimentaire ni sticker de clan.
Un endroit où tu peux garer ton 125 comme ton Panhead, et où personne ne regarde de travers.Alors oui, on a eu droit aux Dix Commandements du motard croyant :
- Tu aimeras le carburateur par-dessus tout.
- Tu ne prononceras pas le nom de chopper en vain.
- Tu sanctifieras la fête.
- Tu honoreras ton twin et ton flat.
- Tu ne tueras pas ton week-end à faire la gueule.
- Tu ne commettras pas d’actes impurs sans casque.
- Tu ne “wheelingeras” point.
- Tu ne mentiras pas sur les réseaux sociaux.
- Tu ne convoiteras pas la Ducati de ton prochain.
- Tu partageras ta bière comme ton essence.
Et le reste ?
De la lumière, beaucoup de lumière.
Des motos simples, belles, vivantes, bricolées, parfois cabossées — comme nous.
Des phares qui percent la nuit, des visages qui brillent sans filtre, des potes qu’on n’avait pas vus depuis des lustres.
Deux jours de grâce.
Deux jours où Tourcoing a brillé plus fort que Bethléem.Moi, j’y étais.
Et je peux te dire que pendant ces deux jours, le Phare était vraiment la lumière du monde motard.
Un havre dans un quartier gris, un rappel que nos bécanes, nos amitiés et nos fous rires valent bien toutes les prières.Alors si tu passes un jour à Tourcoing, fais un détour.
Va te recueillir au Phare, consulte la programmation, respire.
Et pousse jusqu’au Petit Quinquin pour saluer Alex Rouvrois. Il te racontera ses aventures, ses mécaniques, ses copains. Et peut-être qu’à ton tour, tu comprendras que la foi n’est pas toujours une affaire d’église.
Parfois, elle tient dans une poignée de gaz. Allons vaincre les ténèbres avec nos carburateurs.

















