Trois vieux trails et beaucoup de Canada
Une Yamaha XT 600, une Honda XL 600 LM et une Suzuki DR 600 Djebel. Trois monocylindres japonais nés dans les années 80, trois manières différentes d’envisager le voyage. Nous avions envie de savoir ce qu’il restait de leur promesse quarante ans plus tard. Pour ça, il fallait un endroit suffisamment grand pour oublier un peu la destination. Le Canada était parfait.
Il y a des voyages que l’on prépare longtemps et d’autres qui commencent par une idée assez simple pour devenir immédiatement compliquée.
La nôtre tenait en une phrase : partir quelques jours sur les pistes canadiennes avec trois trails japonais des années 80.
Pas des motos restaurées pour finir sous une housse. Pas des pièces de collection destinées à être regardées. Des motos pour rouler.
Une Yamaha XT 600, une Honda XL 600 LM et une Suzuki DR 600 Djebel.
Trois gros monocylindres. Trois motos contemporaines de cette époque extraordinaire où le Paris-Dakar faisait rêver une génération entière et où un trail devait encore être capable de quitter réellement la route.
Pas besoin de modes de conduite, de cartographie moteur, d’écran TFT ou de menu « Off Road Pro ».
De l’essence. Un moteur. Deux roues. Une piste.
Et devant nous, beaucoup de Canada.

La route qui disparaît
Ce qui frappe ici n’est pas seulement la taille du paysage.
C’est le vide.
On quitte une route principale, puis une secondaire. Quelques kilomètres plus loin, le goudron se dégrade. Encore un embranchement et il disparaît complètement.
La forêt commence alors à avaler la route.
Des conifères pendant des kilomètres, quelques clairières, des pistes qui semblent n’aller nulle part. Parfois un pick-up apparaît dans un nuage de poussière. Un signe de la main. Puis plus rien pendant une heure.
Le rapport aux distances change très vite.
En Europe, une route mène presque toujours quelque part. Ici, certaines donnent plutôt l’impression de s’enfoncer quelque part.
Et c’est précisément ce que nous étions venus chercher.
À mesure que le bitume disparaît, les trois motos commencent aussi à révéler leur caractère.
Sur une fiche technique, elles semblent appartenir au même monde. Sur une piste, beaucoup moins.

Yamaha XT 600 : celle qui donne envie de prendre le mauvais chemin
La XT est probablement la plus immédiatement familière.
Elle possède cette qualité devenue rare : après quelques kilomètres, on ne réfléchit déjà plus beaucoup à la moto.
Le monocylindre répond sans brutalité, le poids reste raisonnable et la position donne rapidement envie de se mettre debout sur les repose-pieds lorsque la piste se dégrade.
La Yamaha n’est évidemment pas une véritable moto d’enduro. Mais sur les chemins rapides, les portions caillouteuses et les pistes forestières, elle possède quelque chose de très naturel.
Elle joue.
Et elle donne envie de jouer.
C’est probablement son plus grand défaut aussi.
Parce qu’au premier embranchement dont personne ne connaît vraiment la destination, c’est généralement celui qui roule sur la XT qui dit :
— On essaye ?
Et évidemment, on essaye.

Honda XL 600 LM : celle avec laquelle on partirait demain matin
La Honda donne immédiatement une impression différente.
Elle est plus imposante.
Plus voyageuse.
Son réservoir, sa position et son architecture racontent déjà les rallyes africains qui faisaient rêver le monde de la moto au milieu des années 80.
Sur les grandes pistes, elle est probablement la plus sereine des trois.
On se cale dessus et on roule.
Dix kilomètres.
Cinquante.
Cent.
Elle donne cette impression rassurante qu’une journée entière pourrait continuer ainsi.
Mais lorsque le chemin devient plus étroit, plus cassant ou qu’il faut improviser une trajectoire entre deux ornières, son gabarit commence à se rappeler au pilote.
Rien de dramatique.
Simplement une autre philosophie.
La Yamaha demande :
« On passe par où ? »
La Honda semble plutôt demander :
« Jusqu’où va-t-on aujourd’hui ? »
Nuance importante.

Suzuki DR 600 Djebel : la surprise
Et puis il y a la Suzuki.
C’est peut-être la moins démonstrative des trois.
Et c’est précisément pour cela qu’elle devient intéressante au fil des kilomètres.
La recette est simple : un gros monocylindre, une mécanique relativement dépouillée, un poids encore raisonnable et peu de choses inutiles entre le pilote et la piste.
Au début, on ne lui trouve pas forcément une qualité spectaculaire.
Puis le terrain se dégrade.
Pierres. Terre meuble. Ornières. Quelques passages où les pluies ont creusé la piste.
Et la Suzuki continue.
Son moteur accepte de travailler tranquillement à bas régime, la moto se place facilement et son comportement devient très lisible.
Au bout d’une journée, on commence à comprendre.
La DR ne cherche pas vraiment à impressionner son pilote.
Elle cherche simplement à passer.
Et lorsqu’on voyage loin de tout, c’est une qualité qui finit par compter beaucoup.
Trois motos, trois caractères
Après quelques centaines de kilomètres, notre classement devient donc parfaitement subjectif.
La XT pour jouer.
La Honda pour partir loin.
La Suzuki pour continuer quand le chemin devient mauvais.
Aucune ne gagne véritablement.
Et tant mieux.
Parce que ce serait regarder ces motos avec les critères d’aujourd’hui.
Quarante ans plus tard, n’importe quel gros trail moderne dispose de davantage de puissance, freine mieux, éclaire mieux, démarre plus facilement et offre infiniment plus de confort.
Mais il se passe quelque chose d’étrange lorsqu’on enlève tout cela.
À 70 km/h sur une piste canadienne, aucune de ces trois motos ne semble ancienne.
Elles semblent simplement suffisantes.
Et suffisant est peut-être devenu un luxe.

Trouver un endroit où dormir
En fin de journée, le soleil descend derrière les arbres et une autre question finit inévitablement par remplacer celle du choix de la meilleure moto :
Où est-ce qu’on dort ?
Une piste quitte la route.
Puis une autre quitte la piste.
Quelques kilomètres plus loin, derrière les arbres, on aperçoit de l’eau.
Un lac.
Pas de maison. Pas de ponton. Pas de voiture. Rien.
Seulement une petite ouverture entre les conifères et suffisamment de terrain plat pour installer une tente.
Probablement n’avons-nous pas vraiment le droit de camper là.
Mais nous sommes tellement loin de tout que nous décidons de prendre cette petite liberté.
À une condition : demain matin, personne ne devra pouvoir savoir que nous avons dormi ici.
C’est peut-être la seule règle qui vaille vraiment dans ces endroits.
On pose les motos. On ramasse quelques branches mortes. Un feu minuscule, juste ce qu’il faut. Les affaires sortent des sacs sans organisation particulière.
Les gants finissent sur une souche.
Les chaussures près de la tente.
Deux fauteuils face au lac.
Et bientôt plus personne ne parle beaucoup.

Le luxe du silence
La nuit tombe lentement sur la forêt.
Le lac devient presque noir.
Le feu crépite.
À plusieurs milliers de kilomètres de chez soi, avec trois motos de quarante ans garées entre les arbres, la situation possède quelque chose d’absurde et de parfaitement logique.
On boit un café dans des mugs en métal.
On reparle des motos.
Chacun défend évidemment la sienne.
La Honda serait la meilleure pour repartir demain et faire 400 kilomètres.
La Suzuki passerait mieux sur le chemin aperçu quelques kilomètres auparavant.
Et le propriétaire de la Yamaha explique qu’il pourrait parfaitement faire les deux.
Personne ne le croit vraiment.
La discussion s'arrête là.
Au-dessus du lac, une légère brume commence à apparaître.
Il n’y a plus de réseau.
Plus de notifications.
Plus grand-chose à décider.
Et pour quelques heures, c’est très bien comme ça.
7 h 32
Le matin au bord d’un lac canadien est beaucoup moins romantique que les photographies veulent bien le faire croire.
Il fait froid.
Le feu est mort.
Les vêtements sont légèrement humides.
Et personne n’a envie de sortir du sac de couchage.
Puis quelqu’un prépare le café.
Tout recommence.
La forêt apparaît progressivement derrière la brume. L’eau est presque immobile. Les motos sont exactement là où nous les avons laissées la veille.
On remet quelques affaires dans les sacs.
On vérifie l’huile.
La chaîne.
L’essence.
Rien de très sophistiqué.
C’est aussi l’un des plaisirs de ces machines : on peut encore les regarder et comprendre à peu près ce qui se passe.
Quelques minutes plus tard, les monocylindres réveillent le campement.
Il ne reste plus qu’à faire disparaître nos traces.
Le feu est complètement éteint.
Les déchets repartent avec nous.
Un dernier regard.
Nous n'étions pas vraiment censés dormir là.
Alors la moindre des élégances consiste à rendre l'endroit exactement comme nous l'avons trouvé.
Une station-service quelque part
Plus tard, nous retrouvons le goudron.
Puis une station-service.
Une de ces stations dont on se demande comment l'activité peut encore être rentable tant il semble improbable que suffisamment de gens passent devant chaque jour.
Un vieux bâtiment.
Quelques pompes.
Du soleil.
On fait les pleins.
Le Land Cruiser qui nous accompagne boit probablement autant à lui seul que nos trois monocylindres réunis.
Café.
Quelques plaisanteries.
Personne n’est particulièrement pressé.
Et c’est peut-être là que l’on comprend ce que nous étions réellement venus chercher.
Pas le Canada.
Pas vraiment les motos non plus.
Encore moins la performance.







